Un grand connaisseur de la spiritualité musulmane s’est éteint Hommage à Jean-Louis Michon

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Un grand connaisseur de la spiritualité musulmane s’est éteint

 
Hommage à Jean-Louis Michon

 

 

 
 

Il y a quelques jours, disparaissait un grand esprit. Un homme discret, assez peu connu du grand public, mais qui fut un éminent représentant de la spiritualité musulmane. Son nom, Jean-Louis Michon, est connu des spécialistes de l’islam mais peu connaissent son nom en islam ‘Ali ‘Abd al-Khâliq. Il s’est éteint paisiblement le 22 février dernier, à l’âge de quatre-vingt huit ans.

Lorsque je le rencontrai pour la première fois, en juin 2002, l’étendue de son savoir et l’extraordinaire richesse de son parcours intellectuel et spirituel m’impressionnèrent fortement. Il s’en suivit dix ans d’amitié et de fraternité qu’il me fit l’honneur de m’accorder. Puissent les lignes qui suivent être un hommage à un homme qui n’eut de cesse de mieux faire connaître l’islam et de montrer le caractère universel de sa spiritualité.

 Jean-Louis Michon naquit en 1924 à Nancy et fut élevé en milieu bourgeois dans le catholicisme traditionnel. Il confia avoir reçu à l’âge de huit ans « un premier signe de la présence de Dieu et de sa protection ». Alors qu’il était à la piscine avec son père et ses frères, il perdit soudain pied et commença à sa noyer. L’angoisse le saisit et il se mit à prier très fortement : « Je ressentis alors une grande paix et, en toute confiance, glissai vers l’inconscience. Lorsque j’ouvris les yeux, mon père était au-dessus de moi et me faisait régurgiter l’eau que j’avais avalée… Telle a été ma première expérience spirituelle, celle qui m’a surtout appris la validité de la prière. »[1]

Jeune adulte, sa quête intérieure se précisa et il comprit qu’il lui fallait une voie adaptée à ses besoins spirituels : « J’ai très tôt compris que si je voulais suivre sérieusement une voie spirituelle, la seule possibilité que m’offrait le catholicisme était de devenir moine. Or, je n’avais pas la vocation de devenir moine… C’est pourquoi j’attendais qu’une autre voie s’ouvre à moi. »[2]

J.-L. Michon avait quinze ans lorsqu’en 1939 éclata la seconde guerre mondiale. Sa famille fuit Nancy pour se réfugier à Arcachon pensant ainsi échapper aux soldats Allemands. Se rendant compte de l’inutilité de cet exil, lui et sa famille retournèrent à Nancy où il put obtenir son baccalauréat de philosophie, puis suivre deux ans d’études en Droit et une licence d’anglais. Munis de ces diplômes, il partit pour Paris afin de compléter sa licence de Droit et suivre le cursus de la célèbre école de Sciences politiques. 

La découverte de l’œuvre de René Guénon.

De retour à Nancy, il fonde, avec un groupe d’amis, un cercle de réflexion pour « discuter et tenter de trouver des solutions aux dilemmes et aux errements d’un monde chaotique. »[3] Ces rencontres avaient lieu dans la boutique d’un libraire-poète, et c’est lui qui fit découvrir à ces jeunes chercheurs l’œuvre de René Guénon. Les écrits de ce grand métaphysicien marquèrent fortement le  jeune homme en quête de Vérité. J.-L. Michon dira de l’œuvre de Guénon :« Son œuvre, c’était la Vérité qui entrait dans ma vie, apportant des réponses d’une claire évidence aux questions que je me posais et que ne parvenaient pas à résoudre les valeurs de la bourgeoisie provinciale, qui reposait sur un catholicisme figé dans le moralisme. »[4]

Jean-Louis Michon lut alors plusieurs fois L’homme et son devenir selon le Vêdânta,[5] dans lequel la doctrine de la non-dualité et la nature spirituelle de l’homme sont exposées de manière à la fois directe et accessible à un public occidental. Un des aspects les plus marquants des écrits de Guénon est indéniablement sa critique sans concession de ce qu’il appelle « la déviation moderne » : « La lecture des livres dans lesquels Guénon faisait le procès d’une civilisation occidentale pervertie – La Crise du monde moderne, Orient et Occident, Le Règne de la quantité et les signes des temps – apportait une justification à notre désarroi, une explication du déséquilibre foncier dont souffrait une société coupée de ses racines spirituelles et oublieuses des fins dernières de l’homme. »[6]

R. Guénon revient souvent sur la façon dont l’Occident s’est détaché des valeurs spirituelles depuis la Renaissance, le développement de l’ère industrielle, le scientisme et le matérialisme. Or, souligne Jean-Louis Michon, ces valeurs spirituelles sont le fondement de toutes les grandes civilisations, y compris celui du Moyen Age chrétien. Il reconnaît en Guénon le penseur qui permit à l’intelligence des jeunes gens de son groupe « d’échapper à la prison des idéologies modernes ». Il dira ainsi : « Guénon était pour nous le Platon de l’époque, un rayon de lumière céleste projeté dans un monde malade. »[7]



J.-L. Michon et René Guénon (Le Caire, 1947)

Un autre enseignement fondamental que J.-L. Michon tire des écrits de Guénon est que la connaissance théorique des vérités universelles n’est qu’une étape préparatoire pour la réalisation de la connaissance véritable qui ne peut se faire que « dans le cadre d’une institution traditionnelle authentique et sous la direction d’un guide ayant lui-même parcouru le chemin de la quête mystique. »[8] Pour satisfaire à la nécessité d’un tel rattachement, J.-L. Michon eut d’abord l’idée d’entrer dans le bouddhisme zen. Il avait, en effet, découvert, au cours d’une visite dans un musée parisien, la richesse et la profondeur de la culture du Japon traditionnel. La lecture de l’ouvrage Essais sur le bouddhisme zen de Suzuki acheva de le convaincre. Il décida donc de tout abandonner pour se rendre au Japon en espérant y trouver l’enseignement spirituel auquel il aspirait. Mais quelques jours avant la date fixée pour son départ, en août 1945, la bombe atomique lancée sur Hiroshima mit fin à ses espoirs. C’est alors qu’il lut, par une heureuse coïncidence, un passage de  l’ouvrage d’Augustin Berque, intitulé L’Islam moderne, évoquant la figure du grand mystique algérien, le Cheikh Ahmed al-Alawî mort en 1934. A. Berque indiquait notamment que ce maître spirituel avait eu des disciples européens qui étaient entrés en islam et suivaient la voie soufie : « Cette simple phrase eut sur moi un effet immédiat : une intense émotion me saisit et je pleurai de joie. Je sus en un instant que le Cheikh al-Alawî venait de me montrer la voie à suivre, une voie que, quelques mois plus tôt, je pensais trouver dans un monastère zen. »[9]

J.-L. Michon savait que R. Guénon s’était installé au Caire depuis le début des années trente où il était connu de certains cercles spirituels sous le nom ‘Abd al-Wahîd, le « serviteur de l’Unique ». Il   sentit alors qu’il devait également entrer en islam et y trouver un guide spirituel. Un collaborateur de la revue Etudes traditionnelles dans laquelle écrivait régulièrement R. Guénon, lui fournit l’adresse en Suisse de Frithjof Schuon qui dirigeait un groupe d’initiés à la voie soufie. La plupart, d’origine européenne, étaient des lecteurs de R. Guénon. Le représentant de F. Schuon à Paris était Michel Mustafa Vâlsan : « C’est celui-ci qui, avec une grande générosité, suivit et facilita mon apprentissage de la loi musulmane, lasharî’a, base indispensable de la voie spirituelle, la tarîqa, en même temps qu’il me faisait bénéficier de son intimité avec l’œuvre d’Ibn ‘Arabî. »[10]

La rencontre avec Frithjof Schuon et la voie spirituelle en islam

C’est donc F. Schuon – le Cheikh ‘Isâ en islam – qui accueillit J.-L. Michon, le reçut en islam et et l’initia à la voie soufie, celle du Cheikh al-Alawî. Il lui donna son nom en islam : ‘Ali ‘Abd al-Khâliq. Questionnant son nouveau guide sur l’utilité d’un séjour en terre musulmane, le désormais ‘Ali Michon fut encouragé par lui à se rendre au Proche-Orient. C’est alors qu’un poste de professeur d’anglais lui fut attribué au lycée franco-arabe de Damas. Quelques temps après son arrivée à Damas, à Pâques de l’année 1947, ‘Ali put se rendre pour la première fois au Caire afin d’y rencontrer R. Guénon qui avait accepté de le recevoir : « Venant lui-même nous ouvrir sa porte, Cheikh ‘Abd al-Wahîd, habillé d’une longue tunique (guellabiyya) m’accueillit d’emblée comme un intime. J’étais fort intimidé, mais il sut me mettre à l’aise en me donnant des nouvelles d’amis communs, du Cheikh ‘Isâ (F. Schuon), qui lui avait rendu visite en 1939, et de Luc Benoît, auteur d’ouvrages d’inspiration très guénonienne. Par contraste avec la rigueur catégorique de ses écrits, avec la sévérité d’une plume qui pourfendait sans concession les erreurs modernes, les déviations de l’occultisme et du spiritisme, les dangers de la contre-initiation, l’humilité rayonnant de sa personne était d’autant plus frappante. »[11]

De retour en Europe, ‘Ali s’installa en Suisse et devint le voisin de F. Schuon. Cette  proximité lui permit de profiter au mieux de ses enseignements spirituels : « Je vécus cinq ans dans la proximité du maître et de ses plus proches disciples. La richesse des dons reçus de sa part, sous forme d’entretiens privés ou d’exhortation et de rappels (mudhâkarât), sous forme de pages manuscrites destinées à accompagner et alimenter les réflexions des disciples, est incommensurable… Il nous a ouvert une voie dorée pour la méditation et le cheminement dans la tarîqa,en pleine conformité avec les enseignements et les conseils qui remontent au Prophète. »[12]



Frithjof Schuon (Suisse, vers 1940)          

La maturité et l’œuvre écrite de J.-L. Michon

Devenu musulman depuis quelques années, ‘Ali eut à cœur d’étudier la langue arabe et les sciences islamiques, ce qui le mena à nouveau à Damas où il rencontra le Cheikh Muhammad al-Hashimî (m. 1961), un disciple algérien du Cheikh al-Alawî. Il rédigea, bien des années plus tard, une biographie consacrée à cette autorité spirituelle et traduisit un de ses ouvrages les plus importants en français.[13] ‘Ali découvrit auprès du Cheikh al-Hâshimî l’œuvre du grand soufi marocain Ibn ‘Ajîba. Il lui consacra sa thèse de doctorat : Le Soufi marocain Ibn ‘Ajîba et son mi’râj. Glossaire de la mystique musulmane. Il s’agit d’une étude précieuse dans laquelle il présente avec une grande clarté la terminologie en usage dans la mystique musulmane.

Les recherches sur la vie et l’œuvre d’Ibn ‘Ajîba amenèrent J.-L. Michon à séjourner au Maroc à de nombreuses reprises durant les années 60. Après avoir soutenu sa thèse à la faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Paris, en novembre 1966, il conserva un grand intérêt pour le Maroc. Certaines villes, comme Fès, possédaient alors encore un caractère traditionnel très marqué.   Cela le poussa à accepter une mission de préservation du patrimoine qui lui fut confiée par l’Unesco. Il mena ainsi entre 1972 et 1980 une séries de travaux en collaboration avec Titus Burckhardt (m. 1984) afin de proposer une série de mesures visant à sauvegarder le mode de vie traditionnel de la médina de Fès ainsi que l’ensemble des caractéristiques culturelles et spirituelles qui lui sont liées.[14] Dans un rapport qu’il remit à l’Unesco, J.-L. Michon expose l’importance de la préservation des arts et des métiers traditionnels en terre d’islam : « La place importante faite aux arts traditionnels dans la société islamique vient de ce qu’ils façonnent pour cette société un cadre de vie conforme à la fois à ses aspirations spirituelles et à ses besoins matériels, sans séparer les deux domaines, mais en s’efforçant, au contraire, de les relier, d’unir le beau et l’utile, l’esthétique et le fonctionnel. La main de l’artisan traduit en mode visible des réalités subtiles, elle imprime à l’architecture et aux objets d’usage courant la marque du Message révélé qui a été à l’origine de l’islam et qui continue de lui insuffler sa vigueur. D’où la cohésion remarquable des arts musulmans à travers le temps et l’espace, cohésion qui n’a pourtant jamais exclu la variété des styles ni la spécificité régionale et locale des productions artistiques. »[15]

Après avoir accompli ces missions, il mit ses qualités de traducteur et sa connaissance de la langue anglaise au service de la traduction française d’un ouvrage de haute qualité concernant la vie du Prophète Muhammad. Cet ouvrage est celui de son ami et condisciple Martin Lings : Le Prophète Muhammad. Sa vie d’après les sources les plus anciennes. Il est aujourd’hui une des références les plus importantes concernant la Sîra, la biographie traditionnelle du Prophète. 



J.-L. Michon et Martin Lings (Le Caire, été 1947)

L’amour  que ‘Ali portait au Prophète était intimement lié à son cheminement initiatique à travers le voie soufie. L’injonction coranique de prendre le Prophète pour modèle spirituel était essentielle pour lui : « Par sa personnalité, par son enseignement, par les vertus dont il a donné l’exemple, le Prophète Muhammad fut le premier des soufis, le modèle qui inspira les mystiques de toutes les générations ultérieures. Dans la tradition prophétique, la sunna, les soufis puisent une grande partie des directives et des conseils qui à tous les moments et dans toutes les circonstances, aide le chercheur de Dieu à réaliser l’idéal du faqr, de la pauvreté spirituelle. »[16]La pauvreté spirituelle dont il est question ici, est une notion coranique importante. Elle représente pour ‘Ali l’axe principal de la voie spirituelle : « Une autre notion coranique qui joue un rôle fondamental dans la quête mystique est celle de la disponibilité pour Dieu – l’équivalent du vacare Deo des mystiques chrétiens –, idée que traduit le mot arabe faqr, signifiant littéralement la ”pauvreté”. De faqr est dérivé le mot faqîr, terme qui signifie ”pauvre” et sert à désigner le mystique musulman. Un verset du Coran (XXXV, 15) dit : ” Ô hommes, vous êtes les pauvres envers Dieu ; Lui est le Riche !” Cette énonciation a un sens littéral et évident : elle constate l’infinité de la plénitude divine et, en face de cette richesse, l’état de dépendance de l’homme et son indigence foncière. Mais ce verset contient aussi une exhortation est une promesse : c’est en effet en prenant conscience de son état de pauvreté et en tirant toutes les conséquences qu’il implique que l’homme réalise la vertu d’humilité, qu’il se vide de toute prétention… »[17]

Interrogé sur le message qu’il aimerait laisser aux jeunes générations, il dit, en forme de testament spirituel : « À mes contemporains, ceux de toutes les générations, je dirai, comme je me le dis à moi-même : préparez-vous à la rencontre avec Dieu ! C’est Lui qui nous a gratifié d’un don inestimable : l’intelligence, que l’homme parmi tous les êtres de la création est seul à posséder. Elle est le lien avec Lui, elle dirige toutes nos facultés psychiques et corporelles et, tournée vers le Seigneur suprême, éclairée par sa lumière, elle donne à chacun la possibilité de mieux se connaître et de se diriger vers ce qui est bon pour lui. Je dirais aussi : le chemin de la connaissance de soi ne peut se parcourir qu’en chassant de son âme les préjugés, les fausses valeurs et les faux dieux qui ont envahi l’Occident moderne, et en les remplaçant par une fréquentation assidue des ouvrages et des œuvres qui expriment le sens du sacré et les idéaux traditionnels. Quant à la voie qui repose sur la pratique d’une discipline spirituelle et la direction d’un maître confirmé, chacun devra la chercher, avec le secours de la prière, en regardant vers les portes, encore nombreuses de nos jours, qui savent s’ouvrir aux âmes sincères. »[18]



     J.-L. Michon et l’auteur (à gauche), au Caire en déc. 2005. 

Nul doute qu’un tel message saura atteindre les âmes de ceux et de celles qui sont touchés par l’appel de l’Absolu. Tous ceux qui ont approché ‘Ali Michon ont pu constater que « la préparation à la rencontre avec Dieu » se doublait chez lui d’une attention et d’une générosité admirables envers les autres, tous les autres. Que Dieu accueille cette âme qui fit tant d’efforts pour Le trouver.

Rahimahu Allah.



[1]   « La découverte d’un chemin de Vérité. Entretien avec Jean-Louis Michon »,Terre du Ciel, février-mars 2006, p. 32.

[2]   « Tradition in the Modern World », Sacred Web, conférence donnée en 2006.

[3]   « La découverte d’un chemin de Vérité… », art. cit., p. 34.

[4]   Ibid.

[5]   Cet ouvrage parut pour la première fois en 1925.

[6]   « Dans l’intimité du Cheikh ‘Abd al-Wahid Yahyâ – René Guénon – au Caire, 1947-1949 » dans L’Ermite de Duqqi, Milan, 2001, p. 252.

[7]   « La découverte d’un chemin de Vérité… », art. cit., p. 34.

[8]   Ibid.

[9]   « La découverte d’un chemin de Vérité… », art. cit., p. 35.

[10]Ibid.

[11] « Dans l’intimité du Cheikh ‘Abd al-Wâhid Yahyâ… », art. cit., p. 255.

[12] « La découverte d’un chemin de Vérité… », art. cit., p. 36.

[13] Les deux textes ont paru aux éditions Archè sous le titre Le Shaykh Muhammad al-Hâshimî et son commentaire de l’Echiquier des gnostiques, Milan, 1998.

[14] Plusieurs de ces travaux sont consultables sur le site de l’Unesco. Voir, par exemple, « Contribution à l’étude de la réhabilitation des Fondouks », unesdoc.unesco.org/images/0005/000500/050032fo.pdf 

[15]Projet de création d’une école de préservation des arts et métiers traditionnels à Fès, p. 1, consultable sur le site  unesdoc.unesco.org.

[16]Lumières d’Islam, Milan, 1994, p. 140.

[17]Ibid., p. 138-139.

[18] « La découverte d’un chemin de Vérité… », art. cit., p. 3

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